ANALYSE
Mittal-Arcelor : leçons d'une OPA, par Frédéric Lemaître
LE MONDE | 31.01.06 | 13h16 • Mis à jour le 31.01.06 | 13h17

Vous avez aimé le supposé rachat de Danone par Pepsi durant l'été 2005 ? Vous allez adorer la tentative de Mittal pour acquérir Arcelor. Car, cette fois, il ne s'agit plus d'une rumeur. L'OPA (offre publique d'achat) est officielle.

Dans le rôle du méchant, le milliardaire indien a remplacé la multinationale yankee. Et dans celui de la proie, une des entreprises préférées des Français a cédé la place à la sidérurgie. Un fleuron de notre industrie dont le destin est intimement lié à l'histoire de la République : depuis les maîtres de forges jusqu'à la nomination d'un de ses PDG, Francis Mer, au poste de ministre de l'économie et des finances. Bref, difficile de mettre le patriotisme économique à plus rude épreuve. Le titre, en forme de cri d'alarme, du Figaro (daté des 28 et 29 janvier) est on ne peut plus évocateur : "L'OPA surprise des Indiens sur l'acier français". Le seul problème, c'est que l'indien ne l'est pas tant que cela et que le français ne l'est plus vraiment non plus.

Cette OPA oppose deux entreprises déjà tellement engagées dans la mondialisation qu'on ne connaît plus très bien leur nationalité. Indien, Lakshmi Mittal l'est. Son passeport l'atteste. L'histoire de sa famille aussi. Apprenant l'OPA alors qu'il était au forum économique mondial de Davos, le président du patronat indien n'a d'ailleurs pas caché sa fierté. Mais si Mittal a des racines indiennes, son activité ne l'est plus depuis longtemps. Mittal Steel est une société de droit néerlandais, cotée à la Bourse d'Amsterdam et de New York, mais dirigée depuis Londres, pays d'adoption de Lakshmi. Depuis le vendredi 27 janvier, jour du lancement de l'OPA, celui-ci n'a eu de cesse de mettre en avant les racines européennes de son groupe.

Quant à Arcelor, il n'y a pas d'ambiguïté... sauf en France. Lors de la fusion entre le luxembourgeois Arbed, le français Usinor et l'espagnol Aceralia en 2002, il fut entendu que la société serait luxembourgeoise mais que son président exécutif serait le Français Francis Mer et que le groupe serait coté au CAC 40 à la Bourse de Paris. D'où le sentiment erroné des Français. Quelle que soit l'issue de l'OPA de Mittal, il est plus que probable que le successeur de Guy Dollé, qui lui-même a succédé à Francis Mer, ne sera pas français.

La première leçon de cette OPA est donc qu'il est devenu extrêmement difficile de définir la nationalité d'une entreprise. Alors que les clients sont mondiaux et les actionnaires souvent anglo-saxons, la nationalité du groupe ne correspond plus systématiquement à la localisation de son siège — celui d'Alcatel est aussi aux Pays-Bas et la plupart des assureurs américains sont enregistrés aux Bermudes — ni au passeport de son PDG.

Cela ne fait que rendre plus difficile la mise en avant du "patriotisme économique", cher au premier ministre, Dominique de Villepin. Si le Luxembourg a encore son mot à dire, puisqu'il possède 5 % du capital d'Arcelor, on le voit mal faire échec à cette opération, alors qu'il a bâti sa fortune sur la financiarisation de l'économie et la libre circulation des capitaux. C'est d'ailleurs parce que la France risque de constituer le principal point de blocage que Mittal a fait appel à l'agence française de relations publiques Image 7, dirigée par Anne Méaux, pour gérer sa communication. Au-delà des déclarations, on voit mal Thierry Breton, le ministre de l'économie et des finances, voler au secours d'une entreprise luxembourgeoise. Dans l'affaire Danone, ne s'était-il pas démarqué de M. de Villepin en indiquant que "c'est d'abord la responsabilité des chefs d'entreprise d'éviter une OPA" ?

UN TABOU BRISÉ

Malgré tout, cette OPA a valeur de test. Si elle réussit, un tabou aura été brisé. Une OPA hostile aura réussi dans un secteur-clé de l'économie. Ce n'est pas un hasard si, dans les heures qui ont suivi son lancement, de nombreux titres (Danone, Total, Alcatel...) ont nettement progressé à la Bourse. Pour les marchés, la probabilité de voir ces entreprises être convoitées venait de croître. Certes, on voit mal demain le gouvernement français laisser un groupe américain s'emparer de BNP Paribas ou un groupe chinois racheter Total, néanmoins, depuis le dernier week-end de janvier, la plupart des PDG français se sentent un peu plus menacés. C'est la deuxième leçon de cette OPA.

Que faire ? Laisser les marchés et les actionnaires dicter leur loi ? C'est une possibilité qui ne réussit pas si mal à la Grande-Bretagne. Ce n'est pourtant pas la seule. Si une industrie est jugée stratégique, il n'y a pas de fatalité à ce que l'Etat soit absent de son capital. Ce n'est pas un hasard s'il garde 15 % de Renault et 32 % du capital de France Télécom. Si la décennie 1990 a été celle des privatisations à tout va, les temps changent. De par la loi, l'Etat s'est engagé à garder 70 % du capital d'EDF et de Gaz de France. S'il ne s'estime pas légitime, la Caisse des dépôts peut prendre le relais. Elle est présente dans le capital et les conseils d'administration de nombreuses entreprises du CAC 40. Mais son rôle est ambigu : tantôt elle joue son rôle de gardien du temple, tantôt elle se jette dans la mêlée contre d'autres intérêts français, comme on l'a constaté lors de la privatisation des sociétés d'autoroutes.

Doté de 25 milliards d'euros, en partie investis en actions, le fonds de réserve des retraites pourrait également jouer ce rôle d'investisseur institutionnel. Malheureusement, la droite ne l'a pas abondé depuis 2002. Alors que Mittal n'est pas opéable puisque la famille fondatrice détient 80 % de son capital, c'est la troisième leçon de cette opération : c'est moins en rédigeant des décrets que l'on protège les fleurons de son économie, qu'en contrôlant une partie du capital des sociétés jugées stratégiques.

Enfin, et c'est la quatrième leçon de cette OPA, les secteurs que l'on croyait hier dépassés font un retour en fanfare. Avant d'être l'objet d'une attaque, Arcelor a livré une bataille acharnée pour acquérir le canadien Dofasco. Son concurrent ? L'allemand ThyssenKrupp, qui, il y a quelques années, songeait pourtant à sortir de ce secteur. Il y a quelques semaines, le français Eramet se battait, lui, contre le canadien Falconbridge pour exploiter un gisement de nickel en Nouvelle-Calédonie. Le jour même où Mittal lançait son opération, l'homme d'affaires belge Albert Frère annonçait sa sortie du groupe de médias Bertelsmann et son entrée dans le capital de Lafarge. La vieille économie n'a décidément pas dit son dernier mot.

FRÉDÉRIC LEMAÎTRE
Article paru dans l'édition du 01.02.06